C' était un jour d' enterrement. Il y avait foule au village. Jamais, en une semaine, on n' avait entendu passer autant de voitures devant la maison isolée de l' amie qui nous hébergeait. On a grimpé la colline pour aller aux nouvelles. Une vieille dame était morte, femme d' éleveur, native du bourg. ” L' a bouffé son acte de naissance ” comme ils disaient. Ici les vieux ne partent pas tout seuls. Respect.
J' ai poursuivi la balade et j' ai rencontré Jean à la sortie du cimetière. Un costume, celui qu' on ne sort qu' à Pâques ou aux enterrements, forcément, ça vous change un homme… Mais sous la cravate enfin dénouée, j' ai reconnu son air rougeot et jovial et cette voix un peu haut perchée qui m' avait frappée la veille, quand je l' avais vu soigner ses vaches. On a fait un bout de chemin ensemble. Il a parlé de sa vie ici, de sa jeunesse dans ce village autrefois prospère. De sa famille et de ses fils qui n' ont jamais trouvé à se marier parce qu' aucune femme ne veut de cette vie là, parce qu' il n' y a plus de filles ici de toutes façons. Plus d' enfants non plus. On s' est assis sur une pierre au soleil rougissant. Il a raconté son métier, son troupeau de deux cents têtes et ces veaux qu' à peine sevrés on envoie en Italie bouffer des granulés, quand partout les prés regorgent d' herbe grasse. Il ne se plaignait pas, Jean. Il disait juste ” C' est plus comme avant “. Il ne se plaignait pas, non. Il racontait, c' est tout.
Je ne lui ai pas dit que j' étais née là, à un jet de pierre, ni combien j' aimais, comme lui, cette terre sauvage, ces collines, ces pâtures et ces chemins creux… Ce pays d' eau, pauvre et austère, pourquoi est ce toujours en octobre qu' il me revient, comme une histoire d' amour mal finie? Avais je déjà perçu dans le ventre de ma mère, le jaune profond de ses forêts? Au matin de ma naissance, le soleil prêt à poindre sous la brume épaisse? Me suis je nourrie, avant de m' agripper au sein, de l' odeur de la terre noire et du bois qu' on brûle? En même temps que les mots apaisants de mon père, goûté aux berceuses des ruisseaux?
Ce paysage, triste et souriant, m' a modelée à son image et c' est toujours à l' automne que le Morvan revient…