Ciel pressé

7 février, 2010

Il arrive que le ciel craque. Comme ça. d' un coup. Faisant de nos robes d' été une seconde peau, un peu fripée. De nos baisers des morsures. Il arrive qu' un mot, un seul, lézarde en un instant nos murs poisseux de certitudes. Ou un silence. Ou bien les deux. La pluie qui tombe à gros bouillons ne lave rien.  Mouillés dehors et le coeur sec. Quand le ciel se fend c' est toujours pour dire quelque chose. Qu' on s' est trompé de chemin. Ou qu' on n' aurait pas dû. On voudrait savoir lire dans les nuages. Mais nous ne sommes pas Indiens. Pas capables de vivre nus. Nos gestes sont du vent. Nos sourires, des grimaces. Notre élégance, un rien vulgaire. Poussières, nos gentillesses, nos faiblesses et nos lâchetés.

Il pleut sur ta bouche… Délavés les regards de tous ceux à qui nous pensions si fort. A tordre, ce qui faisait nos vies. Nos visages, juste des ronds grossiers, tracés du bout des doigts, sur des vitres embuées. Alors une larme coule, de ce ciel trop pressé…

Galette de plomb

31 janvier, 2010

J' achèterai une galette, j' ai dit. Laisse tomber, je ferai mon gâteau au chocolat, s' empressa t' elle de répondre. J' étais un peu déçue. Il faut vous dire que la galette et moi c' est une histoire assez fusionnelle. D' abord pour le goût. Ensuite parce que je suis joueuse et que le coup de la fève me ravit. Enfin pour les souvenirs d' enfance, moi assise en tailleur sous la table, au milieu d' une forêt de tibias, à dire pour qui celle là. J' ai gardé de ce temps le sens des traditions et  j' avoue être un peu rétrograde, voire tyrannique quand il s' agit de ce dessert. Ce n' est pas pour rien qu' on dit tirer les rois... Les gens qui regardent dans leur part avant la dégustation méritent d' être pendus par les pieds; planquer la fève pour échapper aux honneurs est un crime de lèse majesté; les enfants qui systématiquement déclarent j' en veux plus et délaissent le morceau  côté trottoir dans l' assiette, dès que la fève a été trouvée, n' auront pas volé le bain d' huile bouillante que je leur réserve. Enfin, tout ceux qui refusent de mettre la couronne en chantant le roi boit auront la tête tranchée… Bref ! Manger la galette avec moi  étant, somme toute, assez risqué, je n' insistais pas et acquiesçais à la proposition du gâteau.

Là où j' ai commencé à m' inquiéter c' est quand elle a dit ça ne prendra pas plus de dix minutes tout compris. C' est vrai quoi ! Faire la cuisine est un acte d' amour. Si l' on retire les sept minutes de cuisson au micro onde, les deux minutes pour sortir les ingrédients, il en reste à peine une pour la préparation. Et les amours d' une poignée de secondes, j' ai des doutes. Bon. Il faisait faim. Elle a sorti la chose entourée de papier sulfurisé et l' a démoulée… Au bruit que le gâteau a fait en tombant dans le plat j' ai eu une pensée compatissante pour tous les artistes de Sèvres et de Limoges réunis. Et puis elle a extrait de son panier un couteau dont la lame immense et dentelée tenait plus de la machette que de la pelle à tarte. Elle s' est mise debout pour trancher en appuyant de tout son poids. A distribué les parts. Connaissant mon appétit légendaire,  m' a attribué la plus grosse. Et nous avons tous croqué. Mordu frénétiquement, dépecé, déchiqueté devrais-je dire, tant nous eûmes besoin de toutes nos canines, incisives et molaires en même temps. C' était louable de sa part de nous rappeler la chance que nous avons de posséder trente deux dents… Alors, il y eut un grand silence. Le silence qui suit les mauvaises nouvelles. Le silence des chambres mortuaires. Les glottes prenaient des formes bizarres au fur et à mesure de nos déglutitions douloureuses. Un troupeau d' émeus qui avalent des boites de conserves, voilà à quoi nous ressemblions. Et ce silence encore. Interminable. Qu' une âme charitable rompit enfin d' un timide humm…il faudra que tu me donnes la recette…

Partagée entre l' anéantissement et le fou rire je repensais soudain à ma galette, tendre et tiède, à la jolie petite fève qui, douillettement s' y nichait, et regardais ces visages auxquels la couronne de carton aurait donné un air princier. Perfide et inventive comme un jeune bourreau, j' ajoutais mentalement une nouvelle torture, bien plus cruelle encore, à la liste que j'avais déjà fomentée, pour tous ceux qui, à l' avenir, ne sauraient la déguster dans les règles de l' art…

26 janvier, 2010

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Bonheur nomade

26 janvier, 2010

Elle se demandait souvent pourquoi elle ne savait s' abandonner à l' allégresse comme on se glisse dans un bain chaud. Pourquoi elle s' attendait toujours à la ruade qui suit la caresse. Prévoyait le silence d' après les mots doux. Elle s' étonnait parfois d' enchainer deux moments joyeux, sans avoir à s' arrêter au milieu, truffe au vent, flairant comme un jeune chien que l' on veut dresser, la main qui rudoie. Sûr que la vie l' avait pas mal cabossée. Comme d' autres. Ou peut être un peu plus, qu' importe? Cela ne la rendait ni méfiante, ni aigrie. Juste surprise de n' avoir droit qu' aux poussières d' astres quand d' autres enlaçaient toute leur vie des étoiles. Aucun délice ne s' inscrivait jamais dans la durée. Ce qui lui était offert de meilleur s' évaporait ensuite comme  flaque aux soirs d' été. Elle se disait qu' elle n' était pas faite pour le bonheur lent. Pour la joie tranquille. Que sa vie était celle du bédouin, qui ose le chemin sans regarder les traces qu' il laisse derrière lui. Qui sait que l' eau sourd et ne s' offre que posée entre deux déserts. Juste le temps d' y tremper le mouchoir, de l' appliquer sur une nuque aride. Et puis reprendre en zigzaguant la route vers un bonheur nomade…

Aimer

20 janvier, 2010

C' est une histoire qui ne se raconte pas. Une secousse qui échappe aux mortels. Un bateau posé sur un nuage. Qui affronterait le gros temps, le roulis, les orages. Mais ne sombrerait pas. C' est un lien qu' on ne peut écrire. Une évidence. Quelque chose qui serait là depuis toujours. Et qui n' aurait que faire d' un corps qui vieillit. Je le sais moi. Parce que je sais l' amour. Pas celui des oiseaux. Pas celui de la cage et pas celui du nid. Celui de la terre qui se fend pour devenir le feu. Un tremblement, tes mains, ta voix, ton rire et tes désespérances. Je te parle et tu n' es pas là. Pourtant ce n' est pas l' ombre que je caresse. Il n' y a pas de montagnes. Il n' y a pas de nuits. Juste le ciel et un bateau posé dessus, qui chalouperait tranquille dans l' aube d' un matin clair ou tout serait possible. Où tu aurais posé les armes. M' éveiller. Chercher ta peau. Ton désir peut être. Et ruisseler en toi, comme un printemps qui n' en finirait pas…


Parfois on reste pour un sourire

17 janvier, 2010

Quelque part entre Galway et Clifden. Il pleuvait, comme il pleut aujourd' hui et nos yeux s' étaient épuisés tout le jour à vouloir transpercer un brouillard têtu. C' était une nuit avant l' heure et ce fut la volonté tenace du hasard de nous mener au bout de ce chemin de terre, serpentant à travers la lande. Au bout… Jusque chez lui. Il a ouvert la porte un peu surpris. Plus personne ne s' aventurait par ici en cette saison glaciale. Les quelques pas qui séparaient la voiture de l' entrée suffirent à nous tremper de la tête aux pieds et je vis que c' était un très vieil homme. Couloir étroit. Moquette chamarrée au sol, rayée aux murs, chinée au plafond… D' une démarche d' empereur, il nous précéda jusqu' à la chambre qui était du même acabit, en plus fleurie, dégorgeant de bibelots kitch et de tableaux moches. Odeur de renfermé, d' humide, de cire et de suie. Un caveau à tentures avec vue sur le brouillard… Je ne tiendrai pas, j' ai pensé. Et puis j' ai vu son sourire. Il souriait comme seuls savent le faire les gens en qui la vraie gentillesse s' est fait un nid. La gentillesse profonde, rare et désarmante. Je suis restée pour elle.

Au matin, la baignoire donnait une eau rouge et ocre de rouille et d' argile mêlées. Il nous offrit le petit déjeuner dans sa cuisine qui était aussi la pièce à vivre. La préparation des oeufs au bacon fut délicieusement interminable, me laissant tout loisir de m' imprégner de ce lieu que je m' étais mise à aimer parce que j' avais aimé un sourire. Alors, le brouillard se déchira d' un coup et le paysage apparut tout entier, comme un corps qu' on vient de déshabiller: landes et terre noire, côtes déchiquetées, pierres dressées comme des stèles, moutons téméraires; l' Irlande, cimetière pour les vivants, sauvage, riante et désolée… Ce fut cette image là que j' emportais avec moi en reprenant la route dans l' autre sens, mes vêtements imprégnés d' humide, de tourbe, de cire et de suie.

Un  arc en ciel naissant dessinait un sourire à l' envers, sur une mer en furie…

Tu te reconnaîtras

13 janvier, 2010

Tu voudrais des preuves, je n' en ai pas. Il n' y a que ma parole. La résonance lointaine d' une aube de coton, un réveil déchiré au dernier jour de l' hiver. Des ressemblances peut être…

Regarde autour. Regarde dedans. Alors tu sauras.

Si tu aimes les matins de givre, les soleils rouges des soirs d' été, la douceur d' avril et la lumière de septembre, alors tu sauras. Si tu maudis le tiède, le facile, si chacun de tes jours a le goût d' un voyage. Si tu ne peux te passer de humer, flairer, creuser, chercher plus loin que ce que tes yeux perçoivent. Si tes chemins ressemblent à ceux des bords de mer. Si tu t' y perds parfois sans carte ni boussole. Si tu aimes les chansons tristes autant que le silence, les rouges flamands et la souplesse tranquille des danseuses de Degas. Le tabac brun, les vins de Loire, un mets que l' on partage. Si l' on te croit forte. Si tu te sais fragile. Si tu combats sans trêve les peurs qui t' assaillent. Si l' enfance s' attarde en toi comme une fleur sous la neige. Si tu en gardes la saveur sucrée et âpre de la liberté. Si tu pleures tes marées basses pour regonfler l' océan. Si tu souris à tes tempêtes. Si tu aimes à la folie, à te cogner, à en mourir. Si tu n' oublies jamais rien de ce qu' on t' a donné. Si tu offres à ton tour sans prudence ni regret. Alors, tu te reconnaîtras.

Moi, en mieux

9 janvier, 2010

C' est un salon un peu chic. Des adolescentes désoeuvrées, des bourgeoises bronzées dégoulinantes de breloques et des mémères qui viennent se faire friser comme leurs petits chiens… Toutes aiment se regarder. Moi pas. Et quand on évite soigneusement, le reste du temps , de se croiser dans un miroir, aller chez le coiffeur est une sacrée épreuve. Un kaléidoscope de mézigues, une ribambelle de ma pomme. Un cauchemar !

C' est un salon un peu chic et je n' aime pas ces femmes qui  se regardent en se souriant à elles mêmes. Mais j' aime bien la fille qui me coiffe et qui  s' appelle Sandy. Elle a un joli visage, des yeux noirs, un sourire très doux et un peu triste. A toutes les questions qu' elle me pose je réponds toujours oui. La mèche, plutôt par là ? Oui. Ou par ici ? Oui. La longueur, comme ça ? Oui, oui. Et quand je lui mime ma façon de me faire un brushing elle se marre franchement. J' aime bien la faire rire. Pour son air triste et doux. La patronne au téléphone m' a demandé qui s' occupait de mon balaiiiyâaage et j' avais été tentée de lui répondre que, question ménage, je me débrouillais très bien toute seule. Mais ici, le balayage c' est l' affaire de Charly, un gros type assez sympathique. Charly s' est longuement concentré, je voyais bien que ça turbinait drôlement là haut. Il y avait des tas de couleurs et de produits qui dansaient devant ses yeux. Et puis il a dit d' une voix théâtrale, en faisant de grands gestes, comme un magicien qui doit reconstituer la fille qu' il vient de couper en morceaux: je vais mettre de la lumière… un mois de bord de mer dans vos cheveux… je vais vous faire quelque chose qui soit totalement vous même, mais en mieux… Oui, j' ai dit. J' étais drôlement impressionnée! Il me connaisait bien, Charly, depuis qu' il avait palpé mon occiput… Il y avait vainement cherché la bosse des maths, trouvé celles des émotions, s' était un peu égaré sur le pic du caractère, avait enfin découvert l' espace où il était écrit que je ne voulais pas ressembler à une vieille peau pyroxidée. Et pendant que Charly préparait sa lumière en bocal, je me suis jetée sur mon horoscope… 2010, l' année de l' amour pour les scorpions. Encore ? Bon. Tant pis.

Après trois thés à la menthe et le deuxième shampoing qui sentait bon le pamplemousse, Sandy est revenue me chercher. Elle avait l' air contente de me retrouver. C' est pas si souvent qu' on rigole un peu. Elle m' a installée à côté d' une dame aux cheveux longs et blonds qui avait l' air d' une vieille anglaise. Elle non plus ne semblait pas être à sa place ici. On s' est souri, par glace interposée. Quand tout a été fini,  Sandy m' a demandé si ça me convenait. Oui , j' ai encore dit. Et la vieille anglaise m' a fait un petit signe avec la main qui voulait dire : c' était chic de se croiser dans le miroir, n' est il pas?

Pour un peu, je les aurais tous embrassés, elle, Sandy, Charly, la patronne et même tous les caniches emperruqués…

Y a pas à dire, l' air de la mer, ça me réussit !

Tristesses

4 janvier, 2010

Un paysage à marée basse, un bateau sur le flanc, un village ensablé, un fleuve qui se meurt, un corps qui se refuse, un vieillard immobile, un ventre devenu froid, une promesse oubliée, un train dans la nuit, une fleur sous la tempête, un oiseau fauché en plein vol, des mots comme des serpents, lovés dans un rire, un marin qu' on attend toute une vie, un amour qui ne reconnait plus personne, un papillon au soir de son leurre, des matins sans désir, un espoir giflé et le sang des morsures…

Tristesses, comme une neige obstinée,  qu' il me faut craquer d' un sourire…

 

 

 

Savant calcul

1 janvier, 2010

Il parait qu' un type normal, à l' âge de soixante dix ans a passé, à peu près, vingt trois ans de sa vie à dormir, quatre mois à se brosser les dents, trois jours à regarder sa montre et deux ans à cligner des yeux. Et encore… si ce n' est pas un dragueur invétéré! En cette période de bilan, de réflexion profonde sur le sens de nos existences, en ces jours où c' est la coutûme de prendre de bonnes résolutions, je vous le dis tout net, j' arrête.

A partir d' aujourd' hui, c' est décidé, je ne débarrasse plus la table, je ne me lave plus la tête, je ne me coupe plus les ongles, je ne mets plus le réveil, je ne range plus les courses, je ne cire plus mes pompes… Dix ans de gagné! Vingt, si je cesse de prêter une oreille polie aux discours qui m' ennuient…

Vingt ans ! Même avec la tête de Cruella, même solitaire au milieu d' un foutoir incommensurable, vingt ans, bordel, c' est pas rien! Vingt ans à rêvasser, vingt ans dérobés à l' ennui. Vingt ans à dessiner, lire, marcher, grimper, rire, caresser…Vingt ans à prendre le temps de vous aimer encore davantage. Mieux si j' y arrive. Vous, toi… Mes indispensables.

Les bonnes pioches de ma vie !

 

On dit aussi qu' à 70 ans on a déjà fait plus de 300 000 rêves ! Que ceux qui sont à venir vous soient légers et doux.

Si possible éveillés…

Bonne année à tous !-)