C' est un salon un peu chic. Des adolescentes désoeuvrées, des bourgeoises bronzées dégoulinantes de breloques et des mémères qui viennent se faire friser comme leurs petits chiens… Toutes aiment se regarder. Moi pas. Et quand on évite soigneusement, le reste du temps , de se croiser dans un miroir, aller chez le coiffeur est une sacrée épreuve. Un kaléidoscope de mézigues, une ribambelle de ma pomme. Un cauchemar !
C' est un salon un peu chic et je n' aime pas ces femmes qui se regardent en se souriant à elles mêmes. Mais j' aime bien la fille qui me coiffe et qui s' appelle Sandy. Elle a un joli visage, des yeux noirs, un sourire très doux et un peu triste. A toutes les questions qu' elle me pose je réponds toujours oui. La mèche, plutôt par là ? Oui. Ou par ici ? Oui. La longueur, comme ça ? Oui, oui. Et quand je lui mime ma façon de me faire un brushing elle se marre franchement. J' aime bien la faire rire. Pour son air triste et doux. La patronne au téléphone m' a demandé qui s' occupait de mon balaiiiyâaage et j' avais été tentée de lui répondre que, question ménage, je me débrouillais très bien toute seule. Mais ici, le balayage c' est l' affaire de Charly, un gros type assez sympathique. Charly s' est longuement concentré, je voyais bien que ça turbinait drôlement là haut. Il y avait des tas de couleurs et de produits qui dansaient devant ses yeux. Et puis il a dit d' une voix théâtrale, en faisant de grands gestes, comme un magicien qui doit reconstituer la fille qu' il vient de couper en morceaux: je vais mettre de la lumière… un mois de bord de mer dans vos cheveux… je vais vous faire quelque chose qui soit totalement vous même, mais en mieux… Oui, j' ai dit. J' étais drôlement impressionnée! Il me connaisait bien, Charly, depuis qu' il avait palpé mon occiput… Il y avait vainement cherché la bosse des maths, trouvé celles des émotions, s' était un peu égaré sur le pic du caractère, avait enfin découvert l' espace où il était écrit que je ne voulais pas ressembler à une vieille peau pyroxidée. Et pendant que Charly préparait sa lumière en bocal, je me suis jetée sur mon horoscope… 2010, l' année de l' amour pour les scorpions. Encore ? Bon. Tant pis.
Après trois thés à la menthe et le deuxième shampoing qui sentait bon le pamplemousse, Sandy est revenue me chercher. Elle avait l' air contente de me retrouver. C' est pas si souvent qu' on rigole un peu. Elle m' a installée à côté d' une dame aux cheveux longs et blonds qui avait l' air d' une vieille anglaise. Elle non plus ne semblait pas être à sa place ici. On s' est souri, par glace interposée. Quand tout a été fini, Sandy m' a demandé si ça me convenait. Oui , j' ai encore dit. Et la vieille anglaise m' a fait un petit signe avec la main qui voulait dire : c' était chic de se croiser dans le miroir, n' est il pas?
Pour un peu, je les aurais tous embrassés, elle, Sandy, Charly, la patronne et même tous les caniches emperruqués…
Y a pas à dire, l' air de la mer, ça me réussit !