Aimer

20 janvier, 2010

C' est une histoire qui ne se raconte pas. Une secousse qui échappe aux mortels. Un bateau posé sur un nuage. Qui affronterait le gros temps, le roulis, les orages. Mais ne sombrerait pas. C' est un lien qu' on ne peut écrire. Une évidence. Quelque chose qui serait là depuis toujours. Et qui n' aurait que faire d' un corps qui vieillit. Je le sais moi. Parce que je sais l' amour. Pas celui des oiseaux. Pas celui de la cage et pas celui du nid. Celui de la terre qui se fend pour devenir le feu. Un tremblement, tes mains, ta voix, ton rire et tes désespérances. Je te parle et tu n' es pas là. Pourtant ce n' est pas l' ombre que je caresse. Il n' y a pas de montagnes. Il n' y a pas de nuits. Juste le ciel et un bateau posé dessus, qui chalouperait tranquille dans l' aube d' un matin clair ou tout serait possible. Où tu aurais posé les armes. M' éveiller. Chercher ta peau. Ton désir peut être. Et ruisseler en toi, comme un printemps qui n' en finirait pas…


Parfois on reste pour un sourire

17 janvier, 2010

Quelque part entre Galway et Clifden. Il pleuvait, comme il pleut aujourd' hui et nos yeux s' étaient épuisés tout le jour à vouloir transpercer un brouillard têtu. C' était une nuit avant l' heure et ce fut la volonté tenace du hasard de nous mener au bout de ce chemin de terre, serpentant à travers la lande. Au bout… Jusque chez lui. Il a ouvert la porte un peu surpris. Plus personne ne s' aventurait par ici en cette saison glaciale. Les quelques pas qui séparaient la voiture de l' entrée suffirent à nous tremper de la tête aux pieds et je vis que c' était un très vieil homme. Couloir étroit. Moquette chamarrée au sol, rayée aux murs, chinée au plafond… D' une démarche d' empereur, il nous précéda jusqu' à la chambre qui était du même acabit, en plus fleurie, dégorgeant de bibelots kitch et de tableaux moches. Odeur de renfermé, d' humide, de cire et de suie. Un caveau à tentures avec vue sur le brouillard… Je ne tiendrai pas, j' ai pensé. Et puis j' ai vu son sourire. Il souriait comme seuls savent le faire les gens en qui la vraie gentillesse s' est fait un nid. La gentillesse profonde, rare et désarmante. Je suis restée pour elle.

Au matin, la baignoire donnait une eau rouge et ocre de rouille et d' argile mêlées. Il nous offrit le petit déjeuner dans sa cuisine qui était aussi la pièce à vivre. La préparation des oeufs au bacon fut délicieusement interminable, me laissant tout loisir de m' imprégner de ce lieu que je m' étais mise à aimer parce que j' avais aimé un sourire. Alors, le brouillard se déchira d' un coup et le paysage apparut tout entier, comme un corps qu' on vient de déshabiller: landes et terre noire, côtes déchiquetées, pierres dressées comme des stèles, moutons téméraires; l' Irlande, cimetière pour les vivants, sauvage, riante et désolée… Ce fut cette image là que j' emportais avec moi en reprenant la route dans l' autre sens, mes vêtements imprégnés d' humide, de tourbe, de cire et de suie.

Un  arc en ciel naissant dessinait un sourire à l' envers, sur une mer en furie…

Tu te reconnaîtras

13 janvier, 2010

Tu voudrais des preuves, je n' en ai pas. Il n' y a que ma parole. La résonance lointaine d' une aube de coton, un réveil déchiré au dernier jour de l' hiver. Des ressemblances peut être…

Regarde autour. Regarde dedans. Alors tu sauras.

Si tu aimes les matins de givre, les soleils rouges des soirs d' été, la douceur d' avril et la lumière de septembre, alors tu sauras. Si tu maudis le tiède, le facile, si chacun de tes jours a le goût d' un voyage. Si tu ne peux te passer de humer, flairer, creuser, chercher plus loin que ce que tes yeux perçoivent. Si tes chemins ressemblent à ceux des bords de mer. Si tu t' y perds parfois sans carte ni boussole. Si tu aimes les chansons tristes autant que le silence, les rouges flamands et la souplesse tranquille des danseuses de Degas. Le tabac brun, les vins de Loire, un mets que l' on partage. Si l' on te croit forte. Si tu te sais fragile. Si tu combats sans trêve les peurs qui t' assaillent. Si l' enfance s' attarde en toi comme une fleur sous la neige. Si tu en gardes la saveur sucrée et âpre de la liberté. Si tu pleures tes marées basses pour regonfler l' océan. Si tu souris à tes tempêtes. Si tu aimes à la folie, à te cogner, à en mourir. Si tu n' oublies jamais rien de ce qu' on t' a donné. Si tu offres à ton tour sans prudence ni regret. Alors, tu te reconnaîtras.

Moi, en mieux

9 janvier, 2010

C' est un salon un peu chic. Des adolescentes désoeuvrées, des bourgeoises bronzées dégoulinantes de breloques et des mémères qui viennent se faire friser comme leurs petits chiens… Toutes aiment se regarder. Moi pas. Et quand on évite soigneusement, le reste du temps , de se croiser dans un miroir, aller chez le coiffeur est une sacrée épreuve. Un kaléidoscope de mézigues, une ribambelle de ma pomme. Un cauchemar !

C' est un salon un peu chic et je n' aime pas ces femmes qui  se regardent en se souriant à elles mêmes. Mais j' aime bien la fille qui me coiffe et qui  s' appelle Sandy. Elle a un joli visage, des yeux noirs, un sourire très doux et un peu triste. A toutes les questions qu' elle me pose je réponds toujours oui. La mèche, plutôt par là ? Oui. Ou par ici ? Oui. La longueur, comme ça ? Oui, oui. Et quand je lui mime ma façon de me faire un brushing elle se marre franchement. J' aime bien la faire rire. Pour son air triste et doux. La patronne au téléphone m' a demandé qui s' occupait de mon balaiiiyâaage et j' avais été tentée de lui répondre que, question ménage, je me débrouillais très bien toute seule. Mais ici, le balayage c' est l' affaire de Charly, un gros type assez sympathique. Charly s' est longuement concentré, je voyais bien que ça turbinait drôlement là haut. Il y avait des tas de couleurs et de produits qui dansaient devant ses yeux. Et puis il a dit d' une voix théâtrale, en faisant de grands gestes, comme un magicien qui doit reconstituer la fille qu' il vient de couper en morceaux: je vais mettre de la lumière… un mois de bord de mer dans vos cheveux… je vais vous faire quelque chose qui soit totalement vous même, mais en mieux… Oui, j' ai dit. J' étais drôlement impressionnée! Il me connaisait bien, Charly, depuis qu' il avait palpé mon occiput… Il y avait vainement cherché la bosse des maths, trouvé celles des émotions, s' était un peu égaré sur le pic du caractère, avait enfin découvert l' espace où il était écrit que je ne voulais pas ressembler à une vieille peau pyroxidée. Et pendant que Charly préparait sa lumière en bocal, je me suis jetée sur mon horoscope… 2010, l' année de l' amour pour les scorpions. Encore ? Bon. Tant pis.

Après trois thés à la menthe et le deuxième shampoing qui sentait bon le pamplemousse, Sandy est revenue me chercher. Elle avait l' air contente de me retrouver. C' est pas si souvent qu' on rigole un peu. Elle m' a installée à côté d' une dame aux cheveux longs et blonds qui avait l' air d' une vieille anglaise. Elle non plus ne semblait pas être à sa place ici. On s' est souri, par glace interposée. Quand tout a été fini,  Sandy m' a demandé si ça me convenait. Oui , j' ai encore dit. Et la vieille anglaise m' a fait un petit signe avec la main qui voulait dire : c' était chic de se croiser dans le miroir, n' est il pas?

Pour un peu, je les aurais tous embrassés, elle, Sandy, Charly, la patronne et même tous les caniches emperruqués…

Y a pas à dire, l' air de la mer, ça me réussit !

Tristesses

4 janvier, 2010

Un paysage à marée basse, un bateau sur le flanc, un village ensablé, un fleuve qui se meurt, un corps qui se refuse, un vieillard immobile, un ventre devenu froid, une promesse oubliée, un train dans la nuit, une fleur sous la tempête, un oiseau fauché en plein vol, des mots comme des serpents, lovés dans un rire, un marin qu' on attend toute une vie, un amour qui ne reconnait plus personne, un papillon au soir de son leurre, des matins sans désir, un espoir giflé et le sang des morsures…

Tristesses, comme une neige obstinée,  qu' il me faut craquer d' un sourire…

 

 

 

Savant calcul

1 janvier, 2010

Il parait qu' un type normal, à l' âge de soixante dix ans a passé, à peu près, vingt trois ans de sa vie à dormir, quatre mois à se brosser les dents, trois jours à regarder sa montre et deux ans à cligner des yeux. Et encore… si ce n' est pas un dragueur invétéré! En cette période de bilan, de réflexion profonde sur le sens de nos existences, en ces jours où c' est la coutûme de prendre de bonnes résolutions, je vous le dis tout net, j' arrête.

A partir d' aujourd' hui, c' est décidé, je ne débarrasse plus la table, je ne me lave plus la tête, je ne me coupe plus les ongles, je ne mets plus le réveil, je ne range plus les courses, je ne cire plus mes pompes… Dix ans de gagné! Vingt, si je cesse de prêter une oreille polie aux discours qui m' ennuient…

Vingt ans ! Même avec la tête de Cruella, même solitaire au milieu d' un foutoir incommensurable, vingt ans, bordel, c' est pas rien! Vingt ans à rêvasser, vingt ans dérobés à l' ennui. Vingt ans à dessiner, lire, marcher, grimper, rire, caresser…Vingt ans à prendre le temps de vous aimer encore davantage. Mieux si j' y arrive. Vous, toi… Mes indispensables.

Les bonnes pioches de ma vie !

 

On dit aussi qu' à 70 ans on a déjà fait plus de 300 000 rêves ! Que ceux qui sont à venir vous soient légers et doux.

Si possible éveillés…

Bonne année à tous !-)

D’ autres silences

29 décembre, 2009

La lassitude a parfois raison des guetteurs. Il arrive que leurs yeux soient secs à force d' être ouverts et leurs mains rêches à ne toucher que la pierre. Ce soir je veux dormir sans pensées et sans rêves. Dormir comme un soldat, sans quitter mes bottes et si lourde de ton absence. Si pleine de ce vide imposé. Tu me crois forte et je ne suis que faiblesses. Légère quand je ne suis que tourments. Ce soir je vais t' oublier. M' affaler comme un marin ivre. Ce soir, je n' écouterai pas la nuit.

Demain, mon amour, oui demain, nous aurons d' autres morts.        D' autres silences…

Et d' autres serments à défaire.

Au plus près de l’ abîme

25 décembre, 2009

N' importe où. Un genoux replié sur la poitrine, l' autre en guise de tabouret. N' importe où, mais par terre. Au plus près des secousses. De ce qui vibre et bouillonne. Autour de moi  des lambeaux déchirés, des pastels, des tubes, de l' encre, du fusain, de la colle, du vernis, des pinceaux, des rouleaux, des clopes. Une feuille blanche. Un fatras qui ressemble à mon tumulte. Coloré dehors. Noir dedans. J' ai l' air calme. Pourtant, cette envie, je la connais. C' est  la dernière bouée. L' ultime coulée d' air dans la gorge. Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qui va jaillir, mais je sais qu' il faudra que j' y engage le corps entier. Que le temps n' existera plus. Ni rien. Ni personne. Que je serai là sans y être. Qu' il me faudra désapprendre. Que mes mains parleront pour moi. Que des êtres surgiront du passé, du néant. Que je leur offrirai une dernière danse. Que je pourrais être un ange bleu. Que ton visage reviendra toujours, malgré moi. Que j' aurai beau le recouvrir, le tordre, le désintégrer,  il reviendra. Qu' il reviendra parce qu' il est en moi. Parce qu' il est partout.

N' importe où mais par terre, au plus près de l' abîme et des chagrins crachés. Ainsi parleront mes mains…

Une affaire d’égoût … ou Les aventures extraordinaires de monsieur Lapin !

20 décembre, 2009

Tu as pris ton air le plus solennel pour me déclarer:

” Tu sais maman, monsieur Lapin, je le prends plus pour dormir…”

Je me disais aussi, ça faisait déjà quelques jours que je n' entendais plus le grelot. Le grelot du matin. Celui de ton enfance mise entre parenthèses. Monsieur lapin… Je lui dois bien un billet à celui-là ! Onze ans. Soixante dix-sept plutôt. Y fait pas son âge l' animal après ses liftings à répétition, tellement de couches de tissus cousues à la diable au gré nos délires créatifs. Une mine pour un archéologue ! Tendance africaine, esprit soixante huit, mode printemps été, mais toujours avec le morceau le plus doux pour le creux de l' oreille, celui où tu promenais tes doigts bien profond pour trouver le calme d' avant le sommeil. Pourquoi l' avais-tu choisi, lui, au milieu de la tonne de peluches que tu reçus à ta naissance, personne ne sait. Un coup de foudre en somme. Des parents très pro question doudou nous avaient recommandé d' acheter son double, au cas où. Et tu as fait tes premiers pas avec une oreille dans chaque main, pour pas perdre l' équilibre. Le jumeau fut oublié sur un marché, probablement coincé sur un étalage de carottes et l' autre resta si digne devant ce drame que de simple lapin il devint un Monsieur, un vrai. Que nous faillîmes perdre, un soir de novembre, dans les égoûts d' une ville de bord de mer. Tu l' avais lâché, t' en souviens-tu, sans faire exprès, dans le regard d' un caniveau… Je m' étais allongée et avais plongé le bras jusqu' à m' en faire mal pour ne ramener que des mégots et des feuilles mortes. J' ai tenté d' apaiser ton chagrin énorme, toute la nuit, en te racontant les aventures de ton héros victorieux des rats, parti rejoindre la mer, devenir grand capitaine, voguant sur toutes les mers du monde pour clamer à qui voulait l' entendre que tu étais la plus merveilleuse petite fille que l' on n' ai jamais vue. Mais ça t' avait pas consolée du tout. Et quand à l' aube, tu t' étais endormie, secouée de spasmes, épuisée de sanglots, j' étais décidée à  tenter le tout pour le tout. J' avais préparé un discours à faire pleurer un croque-mort avant d' appeler la mairie, persuadée de me faire envoyer paître avec cette histoire de lapin fugueur. Contre toute attente, je tombais sur une dame très compréhensive, qui délégua un ouvrier d' entretien et  dit qu' elle me rappellerai pour me tenir au courant des résultats du sauvetage. Nous avons passé une journée molle, collées au portable qui restait désespérément muet. A dix-sept heures, nous apprenions enfin que l' intrépide avait nagé quelques centaines de mètres mais qu' il était sain et sauf ! C' était comme si on m' avait annoncé une naissance et j' ai couru, ma boîte de chocolats sous le bras, récupérer monsieur Lapin trempé, crasseux et puant. Superbe! Et n' ayant pas perdu son indéfectible sourire.

Le tien, de sourire, je ne l' oublierai pas, quand j' ai posé le petit sac sur tes genoux. Je ne sais s' il y eut quelqu' un de plus heureux que toi, à cette minute là, sur la terre. Et même au delà…

A Camille

Si j’ étais elle

13 décembre, 2009

Si j' étais elle, il traverserait le monde, affronterait le roulis des sillons. Sur mes genoux, il poserait sa tête en disant que je suis  celle qu' il attend depuis toujours. Me dessinerait du bout des yeux et mon ventre comme un soleil. Et puis il inventerait des mots que j'oublierais.

Je ne suis pas elle. Parfois, je me sens oiseau.

Pour l' envol, la danse et le silence. Pour le goût de l' exode et pour celui du nid.

Si j' étais elle, il perdrait ses mains sur ma peau et me supplierait de les lui rendre pour qu' elles s' égarent encore.
Mais je ne suis pas elle.

On ne caresse pas les oiseaux…